Chanter faux : est-ce une fatalité ?
Publié le lundi 31 octobre 2016 à 13h49
Mis à jour le vendredi 18 mai 2018 à 21h29
Par Nathalie Moller
Que les adeptes de la
stratégie du playback, qui n’osent pas ou plus chanter en public de peur d’être
grossièrement qualifiés de casseroles se rassurent : chanter faux n’est ni le
signe d’une mauvaise audition, ni une fatalité.
Catherine Frot incarne
Marguerite, dans un film éponyme de Xavier Giannoli
C’est grave,
docteur ?
Pas du tout. « Tout le monde est capable de
chanter juste », affirme même Erkki Bianco, phoniatre et ancien
laryngologue de l’Ecole d’Art Lyrique de l’Opéra de Paris. Et son explication
débute par la correction d’une erreur bien trop répandue : « On se
dit toujours que c’est un problème d’oreille mais c’est totalement faux, c’est
un problème de proprioception ».
Proprioception ? Simplement la conscience de
notre corps et de ses mécanismes. Ainsi, à moins de souffrir d’une pathologie
auditive bien particulière, une personne chante faux parce que, tout
simplement, elle ne connaît pas les bons gestes vocaux.
L'origine du mal
Chacun utilise quotidiennement ses cordes vocales, ne
serait-ce que pour parler. Là où le chant complique l’exercice, c’est qu’il
nécessite de connaître quelle sensation musculaire associer à chaque hauteur de
son.
Pour ceux qui ont pu explorer et assimiler ces
sensations dès le plus jeune âge, le geste vocal se fait alors inconsciemment.
Pour les autres, il va falloir l’apprendre et commencer par rompre avec une
idée tenace, le fameux « je ne peux pas ».
Des neurobiologistes de l'Université de
Zurich ont découvert comment les oiseaux sont capables d'entendre leur propre
chant et de le comparer à celui de leur «maître»
C'est pas seulement ma
voix qui chante
Quand certains trouvent le courage de se lancer, ils
peuvent se trouver bien déçus par leurs premières vocalises… Mais ce n’est
souvent que l’effet du stress : une trop forte pression s’exerce sur les
cordes vocales ce qui crée un décalage entre ce qu’ils veulent chanter et ce
qu’ils chantent réellement.
Même chez les personnes les moins timides, un simple
manque d’exercice peut suffire à leur laisser échapper quelques fausses notes.
Ainsi, un bon musicien instrumentiste peut tout à fait rencontrer des
difficultés à chanter, parce qu’il n’a jamais vraiment eu à mobiliser son
appareil vocal, hormis en cours de solfège.
« Presque tout le monde chante facilement
Frère Jacques... Mais Joyeux Anniversaire paraît toujours plus compliqué »,
observe le Dr Bianco. Car les apprentis chanteurs s’imaginent en effet à tort,
qu’un écart entre deux notes nécessite un grand effort, alors que le geste
vocal à effectuer est, lui, tout petit…
La France, mauvaise
élève
« La France est un des pays où l’on chante le
plus mal ». Et en effet, les écoliers français chantent trop peu
souvent, comparé notamment à leurs voisins allemands ou britanniques. Et
lorsqu’on leur demande de chanter, c’est trop souvent dans un contexte de
notation ou de contrainte, qui inhibe progressivement leurs capacités vocales.
Il faut dire que le français, langue plate et sans
accentuation, ne nous aide pas. A l’inverse, le chant est chose plus naturelle
pour les populations aux langues tonales. En chinois, par exemple, la
prononciation des syllabes inclut déjà une hauteur de son : mâ et
mà n’ont pas la même signification, et il faut ainsi presque chanter
pour se faire comprendre.
Le premier ton chinois
est proche de la hauteur du La
Être un chanteur
Cela peut sembler paradoxal, mais le Dr Bianco est
formel : « Pour entendre, il faut déjà avoir fait ».
Chanter juste nécessite donc d’abord et avant tout une expérimentation
physique : produire de bons comme de mauvais sons pour retenir le geste
vocal qui leur correspond. Ainsi, une personne souffrant d'une dégradation de
son audition peut continuer à chanter juste, parce qu'elle conserve les bons
mécanismes physiologiques.
Vient ensuite l’écoute. Il peut évidemment être utile
de s’imprégner de musique lorsque l’on veut améliorer son chant, bien que le
résultat dépende de ce à quoi on prête attention. Si c’est la justesse que l’on
vise, écouter est un bon exercice d’identification et de différenciation :
cette note était-elle plus aigüe ou plus grave que la précédente ?
Le syndrome Jenkins
S’inspirer du grand répertoire et des plus belles
voix, pourquoi pas, mais la démarche reste vaine tant qu’on ne sait pas
s’écouter soi-même. C’est ce qu’illustre parfaitement le cas de la soprano
américaine Florence Foster Jenkins, casserole notoire, que l’on
connaît à l’écran sous les traits de Catherine Frot (dans Marguerite) et de
Meryl Streep.
Madame Jenkins écoutait beaucoup de musique, ne
manquait guère de confiance en elle, et chantait pourtant terriblement faux.
Pire encore : elle ne semblait pas du tout s’en rendre compte. Selon le Dr
Bianco, la première explication possible de son mal est simple : « Elle
a commencé tard et, surtout, elle ne s’écoutait pas chanter ».
Ne jamais dire jamais
Avec plus ou moins de facilité, chacun est donc
capable de s’entraîner pour chanter juste, le plus tôt étant le mieux. Reste
évidemment par la suite à développer son oreille musicale et d’autres qualités
vocales, comme l’expressivité. A moins que justement, la musique ne provoque en
nous aucune émotion particulière.
C’est ce qu’on appelle l’amusie : ne pas
différencier la musique des autres bruits. Dans ce cas-là, il s’agit d’une
pathologie neurologique, le cerveau n’interprète pas correctement les sons. Mais
même face à un tel handicap, il nous faut rester optimiste : non seulement
l’amusie ne touche qu’une part infime de la population, mais de récentes
recherches ont montré qu’il est possible d’en guérir.
Che Guevara aurait souffert d'amusie




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